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samedi 1 octobre 2011

"Le professeur" de Christian Prigent, 1

Nouveau plongeon dans "Le Professeur" de Christian Prigent (éd. Al Dante)...

Résumé du site Decitre :
"Le Professeur se compose en 28 chapitres qui sont autant de saynètes pornographiques qui ponctuent une relation amoureuse. Un vingt-neuvième chapitre, intitulé Fin, clôt ce récit. Chaque chapitre est composé d’une seule phrase, longue (plusieurs pages), écrite selon un rythme lancinant, parfois heurté, syncopé. Il y a ici une confrontation violente entre le travail formel, « abstrait » de la langue, et le sujet, pornographique, où le corps et ses élans sont présents dans toute leur crudité. Ce livre se situe dans une droite lignée bataillienne, il en est même un hommage, où la notion de « pure perte », chère à Georges Bataille, est ici remplacée par Christian Prigent en « part putain ».
L’histoire : un professeur initie une élève à l’amour, selon les codes de la possession. Effectivement, leur relation relève du domaine du sadomasochisme : lui dans le rôle du maître, elle dans celui du sujet docile. Lui édicte les règles, elle obéit et « fait au mieux » : elle accepte toutes les règles du jeu, acceptant pour cela toutes les aventures, même les plus inédites et les plus risquées. Quant à lui, il va jusqu’au bout de son imagination, au bout de son désir…au bout du possible, jusqu’au pire de sa désespérance.
Car dans cette histoire, plus que d’aller au bout de ses fantasmes, le but est bien plus d’oser aller jusqu’au bout de ses peurs, de ses angoisses existentielles, pour tenter de s’en libérer, et la dimension tragique de ce livre est bien, justement, dans la conscience nue de l’impossibilité de cette quête. Derrière ce récit pornographique, se révèle une véritable parabole sur la conscience d’être mortel, au sens philosophique du terme." 


Le rythme de la langue exerce sur moi une véritable fascination vécue par l'esprit et le corps. Se mêlent une violence charnelle et une violence exercée sur la langue du texte, langue qui s'étire qui reprend qui va-et-vient en une rythmique sexuelle de martelage-pilonnage et de dépassement de l'acte par la "part putain" qui permet de ressentir un sens sans pour autant le saisir, le sens du vide et d'une tentative d'accès au plein par le vide. L'excès du désir et des actes suscite violence et plaisir, et la langue me semble se vouloir de même dans l'excès pour créer une excitation de l'esprit qui rebondit sur le corps et le rend tendu à percevoir la beauté/terreur de l'impossible, la beauté/jouissance du dépassement. Exercice de style ?  J'attends la lecture de la postface de l'auteur. Mais puis-je aussi y percevoir le désir primaire que la langue fouette et excite et active en le poussant dans ses retranchements et en exigeant de lui une tension permanente puisque le flux des mots est continu dans une certaine crudité amoureuse ? (question qui se glisse : mais qu'est-ce donc que l'amour ?)
Si j'en reviens à la présentation, le fait de remplacer la notion de "pure perte" de Georges Bataille par la "part putain" ne rend-elle pas le sujet actif et capable, au-delà de la prise de conscience déjà générée par la "pure perte", de ne pas se laisser dépasser par le corps/langue mais d'en devenir acteur ?
Et je relis "l'inconscience des limites du monde"... La conscience de l'inconscience, et voilà la force de vie tirée par la langue pour ne pas se laisser rattraper par la triste réalité du possible sans imagination de l'impossible vers lequel tendre ?
La part putain permettrait de dépasser la possession qui nous rattache à la vision de l'Autre, elle assurerait à mon sens la capacité et la volonté d'excentrage de la part commune que la société nous pousse à cultiver en nous et pour tous ; la part putain devient la part créative et pourtant consciente de l'incapacité à être avec le monde mais en prise avec, en tension jouissive que la langue ici s'emploie à maintenir afin de ne pas se laisser aller au monde...
Cependant, le risque de l'excès serait peut-être aussi d'être dépassé par ledit excès et de subir la part de violence abrutissante en nous. Explorer l'excès sans s'y complaire... Penser l'excès pour faire un peu d'or avec de la boue ? L'excès serait-il la voie risquée vers la sagesse folle ?

Extraits :

"ce qui me fait bander fait du vide en moi"
"ta fente est le vide qui fait du vide en moi"
"j'aime le vide que fait en moi le vide de ton con"
"tu es le vide qui écrase en moi toute la vie que va alentours de nous"
"le professeur sait que trembler donne leur prix aux choses"
"tu n'es pas seulement belle tu es la fureur de la beauté tu es l'abjection de la beauté tu es l'intouchable de la beauté"
"il regarde la puissance des mots épuiser la chair"
"ce qui le fait bander est la puissance abjecte du possible surgi dans l'impossible"
"le réel est muet le réel est flou le réel est mou le réel ne fait pas bander ce qui fait bander est le réel articulé nommé prononcé par la romance du roman"
"la peur carrosse un trou de réalité"
"la menace du monde glace le professeur le possible immine l'imminence menace le trait d'impossible tracé nu ouvert dans la nuit aveugle le possible fige le goût d'impossible"
"le professeur dit ce qui me fait bander c'est qu'il n'y ait pas de langue pour la pensée outrepassée par la tension sexuée pas de langue ombiliquée à la non-pensée"
"le truc de cuir enfoncé en moi me pompe la pensée qu'il n'y a que le trou ainsi voué à l'avidité à quoi je puisse penser que ma pensée est écrasée par l'envie d'être remplie"
"dis-moi pourquoi je jouis de peur et d'envie le professeur dit je ne sais pas tu sais que je ne sais pas tu sais que l'excès c'est que je ne sais pas tu sais que l'excès c'est que j'ai peur d'aimer en ça ce que je ne sais pas"
"l'excès c'est l'impensé qui me fait fait frapper et aimer frapper détester aimer frapper aimer détester frapper aimer te faire mal comme on fait du bien"
"comme si je buvais la jouissance à même l'avilissement comme si c'était gai de boire l'impossible parmi le possible comme si c'était bon de boire l'inconscience parmi les consciences"
"ce qui me fait bander c'est ce qui dans l'amour m'assure qu'en moi quelque chose n'est pas qu'en moi ce qui me fait bander c'est que quelque chose n'est pas dans le monde qu'en moi quelque chose n'appartient pas au monde ce qui me fait bander c'est ce qui m'excepte du monde me tire hors du monde ce qui me fait bander c'est l'inconscience des limites du monde"
"ce qui me fait bander c'est que cette perte cette fuite cet abandon cette éventualité affreuse soit l'emblème de l'impossibilité d'être entièrement au monde"
"ce qui me fait bander c'est qu'il y ait en elle que j'aime quelque chose qui me dépossède d'elle quelque chose qui fasse trou dans la possession"
"le professeur dit que maman est la figure du monde apathique l'inertie enclose la prise de la mort"
"le professeur dit quelque chose est au delà du sexe le professeur dit c'est comme une esquisse du drame de la vie comme une ombre estompée du tragique des vies et vivre n'est pas perfection étale immanence atone maternité imbecillité vie vécue sans vivre la vie par dehors le professeur dit le sexe n'est jamais que le lieu physique qui donne corps à ça le sexe est la scène de ce lamento forcément bouffon l'emblème de l'angoisse la langue de l'impasse le plancher en viande de l'action tragique et la part putain est la part en nous du métaphysique"
"ce qui se saisit dans la dessaisie de l'action du sexe c'est une macule d'âme un trou pas humain dans le lieu des corps peut-être surtout dans le lieu des pensées certainement dans le lieu des paroles rien ne s'y possède rien ne s'y fixe rien ne peut s'y penser en stabilité le professeur dit ce qui me fait bander c'est ce trou informe sans nom dans le pensées dans les paroles et dans les corps nommés"
"ce qui me fait bander c'est que par le trou fulgure un éclat dont l'onde me revient heureuse douloureuse comme vérité de vie violente"

jeudi 22 septembre 2011

L'érotisme par la décrépitude

"Tu oses, femme qui es une ruine centenaire, dont les dents sont noires, dont le front est labouré de rides, toi dont baîlle entre les fesses décharnées un trou plus répugnant que le cul d'une vache qui chie, tu oses me demander pourquoi mon sexe ne bande pas ? Parce qu'on voit chez toi des ouvrages stoïciens traîner sur des coussins en soie, crois-tu que mon sexe sache lire ? Crois-tu que les livres l'excitent ? Crois-tu que mon fascinus en soit moins paralysé ? Si tu veux qu'il se dresse bien haut sur mon aine dédaigneuse : suce !"

Horace, VIIIe épode (extrait de Le sexe et l'effroi de Pascal Quignard)

69

"Salut, grosse Putain, dont les larges gargouilles
Ont fait éjaculer trois générations,
Et dont la vieille main tripota plus de couilles
Qu’il n’est d’étoiles d’or aux constellations !
J’aime tes gros tétons, ton gros cul, ton gros ventre,
Ton nombril au milieu, noir et creux comme un antre
Où s’emmagasina la poussière des temps,
Ta peau moite et gonflée, et qu’on dirait une outre,
Que des troupeaux de vits injectèrent de foutre
Dont la viscosité suinte à travers tes flancs !
Ça, monte sur ton lit sans te laver la cuisse ;
Je ne redoute pas le flux de ta matrice ;
Nous allons, s’il te plaît, faire soixante-neuf !
J’ai besoin de sentir, ainsi qu’on hume un œuf,
Avec l’âcre saveur des anciennes urines,
Glisser en mon gosier les baves de ton con,
Tandis que ton anus, énorme et rubicond,
D’une vesse furtive égaye mes narines !
Je ne descendrai point aux profondeurs du puits ;
Mais je veux, étreignant ton ventre qui chantonne,
Boire ta jouissance à son double pertuis ;
Comme bois un ivrogne au vagin d’une tonne !
Les vins qui sont très vieux ont toujours plus de goût !
En ta bouche à chicots, pareille aux trous d’égout,
Prends mon braquemard dur et gros comme une poutre.
Promène ta gencive autour du gland nerveux !
Enfonce-moi deux doigts dans le cul si tu veux !
Surtout ne crache pas quand partira le foutre !"

Guy de Maupassant (extrait de Poèmes érotiques de la littérature en bandes dessinées, éd. petit à petit )


Fascinant comme dans l'un, l'injonction et surtout la vulgarité lancée abruptement, en contrebalancement du développé stylé de la phrase, par le mot "suce", balaie soudainement toute l'horreur que pourrait susciter la description précédente, reconcentrant l'homme sur son désir seul, et la nécessité de prendre plaisir et de jouir, amenant le lecteur soit à réagir par raison pure et à grimacer (selon des critères esthétiques communément admis mais non partagés par tous), soit à se focaliser seulement sur l'action primaire et bandante (au masculin comme au féminin) résumée en un seul mot, vulgaire et (donc) violent ; mais nous y revoilà, la violence... Source immanquablement nécessaire au développement du désir ? Le mot "suce" est ici violent ; il pourrait être, dans d'autres cas, dit avec amour...(à réfléchir)
Je n'y pu résister à l'envie de mettre ce texte en parallèle avec le poème de Maupassant, où la décrépitude et le dégoût sont sources de plaisir ouvertement acceptées.
Dans les deux cas, se retrouve la confrontation avec la mort proche, par le corps physiquement déchu. Dépassement de la mort ou acceptation ?