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vendredi 8 juin 2012

"Carnets d'une soumise de province" de Caroline Lamarche, éd. Gallimard

 Résumé : " Je n'en reviens pas, Renarde, que tu ne sois pas morte, et si aujourd'hui aucun mot d'amour ne te vient, cherche, trouve autre chose, je ne te laisserai pas un seul jour de silence, pas un seul jour sans réclamer, pour mon usage, les mots que tu me dois, trouve, trouve, et si ta terre est vide, désertée de gibier, marche, cours, va-t'en tuer ailleurs, ramène-moi mon dû, car tu es à moi jusqu'à user ton être, jusqu'à toucher la trame, pour autant que tu en aies, car c'est ce que je veux, vérifier la trame, le dessin qui te guide malgré toi quand tes sens et ton intelligence seront morts. " 
Un homme et une femme vivent une passion singulière, aussi ritualisée qu'extrême. Le récit d'une emprise et de sa subversion.


Une longue usure du rapport Dominant/Soumise constitue la trame de ce roman, puisqu'il s'agira de partir du frémissement par non-respect d'un ordre du Maître sur la Soumise, appelée Renarde par celui-ci, jusqu'à l'abandon par le Maître. La femme se veut ici dans une soumission quasi-totale, puisque seuls en réchappent, selon le contrat établi entre eux deux, la part familiale et la part professionnelle, parts qui ne seront jamais abordées dans le récit, laissant planer le sentiment d'irréalité qui peut, en soi, peut-être être contestable.
En effet, cet aspect renforce le sentiment d'un univers fantasmé sans prise avec le quotidien existant - qui ne doit bien sûr pas être automatiquement annihilant - touchant un enfer onirique et cruel autour duquel évoluerait le tout-chacun, inconscient des jeux sadiques et masochistes qui se déroulent non pas sous ses yeux, puisque la plupart des scènes se passent en intérieur, chambre d'hôtel et donjon inclus, mais dans son quotidien sensible, à fleur de peau. L'exhibition est donc exclue sauf devant initiés, contrairement au livre "Le Professeur", où la réalité est d'ailleurs transcendée pour risquer le vide d'un happement hors de soi, hors de contrôle. Or, si dans "Le Professeur" de Christian Prigent une forme de respect et d'amour existent entre les personnages, touchant parfois à l'admiration de la part de l'homme vis-à-vis de la jeune fille, il est question ici d'une absolue humiliation, à laquelle se soumet de plein gré mais rarement dans la joie la jeune femme de ces "Carnets". Il s'agirait presque d'un besoin obsédant, à la fois rejeté instinctivement par sa violence d'expression, et recherchée à tout instant sous une forme quasi-addictive. Une soumission qui flirte en permanence avec le rejet de sa condition, néanmoins nécessaire à son sentiment d'existence. Son amour pour son Maître possède la puissance propre à la fascination de la tyrannie, lui permettant de ne plus penser et ne plus être que la forme d'expression du Maître, avec quelque sursaut de bête perdant son absolue liberté lorsqu'elle réclame l'arrêt définitif des coups, ou bien la séparation.
Le principe de Domination/Soumission est donc exploré dans une forme extrême où il s'agit d'empêcher (de détruire ?) la capacité de penser hors du Maître - même si elle nous transmet sa pensée, mais pensée aliénée par le sentiment de devoir de possession - et de se sentir réduite à l'état d'objet oscillant entre l'érotisme (le corset, la jupe de papier, symboles de séduction) et un sentiment de déchet, que le chapitre de la sodomisation suivie du léchage des filets d'excréments sur le sexe symbolisent, le Maître dressé et forçant sa Soumise à lécher tout en profondeur, l'observant froidement vomir sa bile ensuite.
En constatant cela, je ne peux que songer à différents parallèles avec, de nouveau, "Le Professeur", puisque le chapitre où la jeune élève mange la merde de l'homme constitue un acte d'amour : la jeune fille déguste, fourre son nez presque avec gourmandise tout en étant remplie d'un dégoût spontané, et il s'agit là de dépasser l'acte lui-même et d'accéder à la part assombrie de l'être et de l'inciter à constamment se dépasser en l'exposant à travers la réalité : tendre vers le trou de l'être, la langue (écrite) transformant le tout en acte érotique, le regard et la queue de l'homme vibrant d'amour. Ainsi, la jeune fille domine, implicitement, sous la suggestion du professeur. Ici, la femme n'est qu'acte de dégradation continue, privée de tout espace afin de ressentir le joug de sa soumission dans une froideur absolue de l'homme (l'amour qu'il doit avoir pour elle ne semble relever aussi que d'une addiction vis-à-vis de la possession) qui ne s'émeut que lorsqu'il ressent un doute quant à la remise en cause de sa domination, craignant que Renarde ne lui échappe (la maison de passe, etc.) et se rassurant surtout en lui demandant témoignage constant de son état : les messages répétés chaque jour, les écrits, la menace et la mise en pratique sous-entendue de prise d'autres soumises, entretenant le possible rejet d'une Renarde vieillissante et usée.
La dégradation atteint, à mon sens, son summum lorsqu'il la sodomise à sec dans son sommeil, après s'être moqué de son éducation et de son statut de juive.
D'ailleurs, l'auteur rassurerait-elle le lecteur en évoquant plus loin le fait qu'il fut lui prisonnier et torturé de guerre ? N'est-ce pas trop facile, comme un présupposé de vécu justifiant la recherche d'une telle relation ? Cela est fort dommage, puisqu'elle confère un statut particulier psychologiquement et historiquement chargés, évinçant toute autre situation ne répondant pas à ce vécu "unique" et particulier. Le BDSM apparaît alors ici comme résultat d'un vécu hors-norme (la religion, juive notamment, offrant son poids de vécu même si non personnellement). Elle conforte mon idée d'un homme ne cherchant aucunement le plaisir de sa partenaire (partenaire car il s'agit de deux adultes consentants, la femme étant libre de partir à tout moment) mais usant et abusant de cette voie recherchée par cette femme pour satisfaire uniquement son plaisir propre. Certes, il lui en donne régulièrement, au début (n'oublions pas, par exemple, que le fait d'interdire de prendre du plaisir donne aussi du plaisir), mais cela s'en ressent comme d'une coïncidence bienheureuse pour elle : son but à lui est seulement lui, et j'aurais tendance à dire que cela fausse l'image du rapport Domination/Soumission, puisque même à travers l'humiliation et la dégradation, ne doit-il pas exister d'abord une forme de respect et de prise en compte de l'autre ? Dans cet ouvrage, le Maître ne cherche pas à prendre en compte, je pense, sa Soumise, mais à l'optimiser pour qu'elle soit à son goût, quelles qu'en soient les conséquences, jusqu'à lassitude. Trois aspects tendant à conforter cette idée, les deux premiers sous forme d'extraits :

" - Je ne vais pas bien, Renarde. J'ai envie de te battre.
Je suis là pour ça. Être battue pour que vous alliez mieux. Absorber la colère causée par d'autres ou par vos propres démons. Ma faim d'humiliation vous apaise, mon désespoir lorsque vos gifles me cassent [...]. Cette rage triste ressemble à la vôtre quand, asocial, vous menacez votre entourage et ruinez votre réputation."

" - Je pourrais te tuer, Renarde."

Pourtant, cet homme la maîtrise parfaitement au fond de son être et cerne toutes ses pensées et ses libertés potentiellement à venir. Il la sonde et l'immobilise en tout, perfectionnant le contrôle et la possession absolue de cet être dont le but est d'être objet. Objet tant usé que la lassitude s'installe, ressentie et crainte par la femme, que les jeux s'épuisent, et que la maladie occasionnelle (troisième aspect annoncé ci-dessus) finit à briser tout lien de lui à elle, l'éloignant de corps, puis d'esprit. La dégradation est totale car la fatigue qu'il ressent à son égard est là, il la "lime" jusqu'au bout de l'inutilisation mentale. La soumission serait absolue peut-être dans le symbole si la soumise mourrait d'abandon sans se nourrir ni boire, mais le récit finit par le plaisir mental que ressent la soumise à l'évocation de son Maître et la simulation de sa présence par l'acte qu'elle s'autorise. Est-ce vouloir terminer de manière donc positive, en laissant entendre la force de soumission qui la pousse à continuer à vivre, ne serait-ce que dans l'idée-même qu'elle s'en fait ? N'est-ce pas offrir une contradiction avec le reste, évitant l'écueil possible du pathos de la mort ? Est-ce suggérer la part humaine, toujours en mesure de pouvoir s'exprimer ?
Ce récit me laisse donc pleine d'interrogation et de craintes, tant il cherche à puiser dans la violence extrême des tabous de liberté brisée, par consentement certes, mais le consentement est-il toujours l'expression d'une liberté, ou ne peut-il être aussi l'annihilation de l'individu par son contrôle total, lui donnant l'illusion d'une liberté, comme cela me semble être le cas dans ce récit ?

La qualité littéraire du texte est de facture assez classique et sans grand intérêt de forme si ce n'est que de souligner et affirmer la position de chacun (notamment les interpellations brutales du Maître, et dont on ne connaît la pensée), quoique la Renarde, qui écrit ces carnets pour son Maître, pratique l'ironie (que le Maître apprécie mais ressent comme une faiblesse dans son contrôle, sorte de paradoxe dans lequel on le sent dépassé, ainsi que dans la scène de présentation du sexe non épilé - encore une "tradition" souvent non remise en cause en BDSM, celle que de devoir être parfaitement épilé... mais cela est un autre sujet), ce qui dénote sa possibilité à s'émanciper à quelque moment que ce soit ; mais l'ironie demeure vite passagère. Un piment de jeu pour elle, inconsciemment, sous couvert de ?
Quelques clichés aussi dans le comportement, les préjugés (pour la Renard, le poids de son éducation visant les rapports homme/femme, le souhait du mariage, etc.), le positionnement homme/femme avec leur sexualité propre.

L'intérêt me semble donc résider dans le bousculement intime et social d'une variante de la pratique BDSM correspondant à une image pourtant un peu clichée par son caractère ici extrême psychologiquement et ce, d'autant plus au quotidien. Image réaliste mais non ancrée comme étant LA pratique, puisqu'il existe toute forme possible de BDSM, permettant d'insister sur le fait que cette lecture doit s'allier à d'autres, afin d'élargir un point de vue. Ce point de vue ne se verrait sinon que conforté, n'explorant pas les voies qui peuvent amener à cette pratique. Ceci est somme toute aussi logique pour cet ouvrage, qui cherche à nous faire ressentir ce que ressent Renard, avec la même violence psychologique.

mardi 1 mai 2012

"Travesti" de David Dumortier, éd. le dilettante

Ouvrage à l’apparence simpliste dans lequel la langue n’est que peu exploitée, style et forme demeurant dans l’ensemble fort pauvres et édulcorés de sentiments aux parfums de fleurs boueuses, l’univers floral surgissant régulièrement lorsqu’il s’agit de décrire les hommes (jusqu’au sexe), les impressions et les souvenirs d’enfance, très prégnants dans la construction du personnage.  Cette autobiographie de David Dumortier dans sa vie choisie ( ?) de travesti sent le lyrisme délétère voire pernicieux, affecté dans sa décadence des bas-fonds, à travers une voix, sa voix, de femme rongée par l’amer et le désir, la fierté et la destruction, la fange, celle de l’intimité propre et celle qui entoure, avec l’envie de la transformer : « Plus j’ouvre la boîte noire de l’humanité, plus je me sens normale ».
« Pour écrire, il est nécessaire de côtoyer le pire » : ne sommes-nous point dans un manichéisme revendiqué, dans une quête de la noirceur pure, celle si bien assimilée et recherchée qu’elle donne un éclat particulier à cette voix et ce corps méticuleusement préparé dans son outrance (les tenues, l’épilation, les perruques…) ? Cette noirceur de femme amoureuse de son état et dans l’attente à travers le rien cultivé s’oppose peut-être aux « profondeurs de l’humanité » en les fréquentant : sa manière, donc, de contrôler son existence ? Ou bien est-ce à défaut de ? Il est possible de supposer que le choix est fait dans son entier – consciemment, j’entends – par une force de caractère phénoménale tant le mépris et le dégoût peuvent être générés dans ces rencontres de désirs et de violence verbale et physique déversés comme des ordures sur et dans le travesti – ordures qu’il sait jauger et va volontiers ingurgiter. Car le travesti de cet ouvrage s’en nourrit, et s’en nourrir lui donne l’éclat du dépassement, celui de la maîtrise en connaissant tous les secrets cachés et honteux. Il s’assume en assumant le désir de ces hommes qui ne le considèrent que comme un trou pour évacuer ce qui fait honte en eux, et ce Travesti aime cela, regarde et mesure l’abject et se forge sa propre identité dessus : rien n’est concédé, rien n’est laissé au hasard. L’ensemble pourrait être en soi fascinant, mais l’imposition dans sa façon de le vivre sous forme de cliché éculé ne cesse à mes yeux de prendre le dessus, me laissant songer à une fausse désillusion de l’auteur :
« Ce ne sont pas les fées et les princes charmants qui ont forgé l’esprit des femmes et des hommes. On se fourvoie quand on impute aux contes une influence sur notre crédulité millénaire. C’est plutôt notre aptitude à l’émerveillement qui a tout naturellement créé Blanche-Neige, Cendrillon et Grisélidis. La littérature n’anticipe pas, n’invente pas, ne prépare pas les enfants. Elle suit notre naïveté, elle est à la traîne et essaie de rattraper son retard sur la préhistoire ».
Je partage la pensée que la littérature n’est que le reflet de nos expressions, attentes et interrogations, et que cette part naïve existe, d’une manière ou d’une autre, au fond de nous, mais l’imposer dans cette forme seule renforce le pouvoir du cliché, propre à l’ouvrage : l’être humain n’est pas constitué que de ces penchants-là, il est, dans son aptitude, plus complexe que cela.
Ceci me donne à penser à une volonté d’absence de recherche de profondeur dans la pensée du travesti et de l’auteur (seule et même personne, certes, mais où savoir lorsque le fantasme s’exprime ? La description altère toujours le vécu) : une résistance de forme de vie qui s’engouffre jusqu’à la lie pour éviter la destruction par la possession de l’Autre, se donnant de corps sans se donner d’esprit, sorte de dilettante revendiqué jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Ce racrochement aux apparences et à la noirceur d’expression rappelle « La Clarisse », autre ouvrage, de poésie cette fois-ci, de David Dumortier, qui choisissait la forme pour explorer le bancal. Ici, fatigue et ennui accompagnent la lecture : il y a quelque chose de fastidieux devant cet étalage coquet et minaudant dans un cloaque sentant les aisselles et le jus âcre de l’homme désiré dans sa nécessité à faire exister le travesti – sans l’homme, il/elle ne serait plus rien – et manipulé jusqu’au bout.
Cependant, ne serait-ce pas ce que l’auteur recherche ? Ainsi, il nous aurait menés jusque dans les entrailles de son existence, pour en ressortir fatigué et usé comme lui, fatigue à laquelle il remédie par cette phrase : « Et la fatigue ? Il faut la noyer dans la fatigue dit Saint Jean de la Croix ».

* * *
Une citation sur laquelle aussi je me suis arrêtée :
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » citation de René Char qui pose question sur la notion d’habitude : le travesti puise dans les habitudes de ses clients pour faire son jeu, mais les clients, à travers leurs habitudes, ne s’habituent pas à leur propre désir et besoin. Est-ce vouloir, à travers cette phrase, renforcer le sentiment de lâcheté par fatigue chez l’être humain qui s’habitue à tout ? Ou bien est-ce solliciter sa capacité à être confronté et à accepter par ou malléabilité de l’esprit qui permet d’élargir le conformisme, ou incapacité à réagir ?
Se ressent à la lecture la transformation de la déchéance subie – la référence paternelle, le rapport entre les parents, le dénigrement de l’enfant, l’absence de regard sur lui, y compris de concupiscence -  en déchéance voulue, déchéance maîtrisée par une forme d’ascétisme de vie, malgré le chaos qui y semble associé. Il n’est point ici question d’érotisme, donc, ni de fantasme posant la question de la limite chez l’être, mais d’un témoignage de vie, où d'ailleurs le désir reste flou dans ce qui le suscite…

dimanche 12 février 2012

"Le roi des fées" de Marc Cholodenko, éd. 10-18

Résumé : "C'est le milieu encore frais d'une journée d'été dans une villa anglaise, c'est un grand jardin italien, chaud de la chaleur de la nuit, c'est dans la chambre ensoleillée d'un grand hôtel d'une belle ville.
Adossée à un arbre, elle est là, vêtue d'une robe pourpre. Au détour d'un couloir, elle paraît, les seins nus sous son tee-shirt. Elle, partout, la fée, toutes les fées, toutes celles qu'on dénude, qui se donnent, qui torturent de plaisir, qui se soumettent, perverses, et tendres. " Ce livre est obscène ", avertit l'éditeur. Scènes de fantasmes mis à nu, récits de la jouissance dans tous ses états, le désir cru, hypnotique est dans toutes les pages du Roi des fées."

Une étrange scission m'a frappée à la lecture de ce livre. La première partie s'avère profondément ennuyeuse : elle oscille entre un passé peuplé de château, cuirasses, chevaux, guerriers guerroyant ou bien se promenant dans un décor champêtre, et période contemporaine où les ébats d'une femme et d'un homme sont continuité de moments de repas, derrière les stores tirés, dans une chambre, sur un canapé, glissant d'un lieu ouaté à un autre, dans la chaleur d'un après-midi. Les scènes et les époques s'entrecroisent et se veulent échos l'une de l'autre, ce qui constitue une approche intéressante. Mais là s'arrête, à mon sens, l'exercice de style, car tout n'est que description, dans le déroulé de l'action, personnages et lieux cadrés, comme pour une volonté de s'imprégner de chaque geste et univers certes, mais une description vide de sens. Nous sommes dans la contemplation de la scène, et les mots se succèdent avec une certaine simplicité de langue, quoique agencés de manière quelque peu ampoulée, qui m'évoquèrent rapidement des romans tel que "Histoire d'O" de Pauline Réage. Une sorte de songe, auquel soleil, chaleur et bois donneraient lieu à quelque langueur. Clin d'œil indirect au "Songe d'une nuit d'été" ? La femme, vecteur de l'émotion dans ce texte, est approchée par la langue comme quelque chose de magistrale, ce dans la moindre de ses actions, telle une sorte de figure intouchable propre à susciter le désir latent. Mais l'aspect descriptif rend imperméable à la moindre sensation : il s'agit pour moi d'objets en action. 

La deuxième partie s'avère nettement plus pertinente, au chapitre "Tout commence". Certes plus direct, plus cru, plus rapide. Nous n'évoluons plus dans la douceur du début, bien qu'entrecoupée de réalité guerrière, mais retournons à des rituels d'apparence païenne, pratiqués par un groupe de femmes utilisant des hommes enchaînés. Une hégémonie de la femme, qui serait symbole d'une pureté entachée. Pureté certainement par ce caractère de retour aux origines, femme animale s'exprimant par mugissements et cris, obsédée par le phallus et le plaisir comme possibilités de dépasser l'être et d'accéder à une forme de béatification nécessairement douloureuse puisque ce plaisir sera donné à travers la douleur (torture dans la non-satisfaction du désir et l'humiliation, par la sodomisation de l'homme avec un bâton, le sexe comprimé dans un trou fait dans une planche en bois...) Les excitations se réaliseront de manière multiple sur l'Homme-totem, le narrateur y étant la victime consentante et bienheureuse de ces femmes. Cependant, la pénétration est totalement exclue, comme un interdit. Fascination et crainte de l'enfantement qui les bannirait du groupe ? La femme n'y est plus femme, mais femelle jouissive de l'homme faussement esclave par le fait même d'observer attentivement et de décrire la situation en faisant de ces femmes des déesses redoutables mais vénérables. Une vision originelle qui réduit l'être à une simplicité d'organes agencées de manière habile, telles des singes ("des guenons") savants. 
J'avoue être tentée d'y voir une critique de la société : le culte et son déroulement ordonnancé permet de faire abstraction de la pensée et de privilégier le ressenti, le regard de l'autre, la punition, bannissant l'écart et contrôlant toute expression individuelle, qui serait condamnée. Car il me semble que pratiquer un rituel sans se poser de questions ou ne pas oser montrer son désaccord permet d'affaiblir la pensée et de conforter l'existence dans une apparence de sens (la fête de Noël en constitue un petit exemple qui pourrait paraître anodin mais qui demeure fort révélateur). 
Dans ce passage, l'écriture dans son aspect descriptif, et surtout la mise en scène m'évoquent beaucoup le "Château de Cène" de Bernard Noël, comme une sorte de référence. La différence marquante est l'absence de réflexion derrière "Le roi des fées", car chez Bernard Noël, tout acte et toute situation ne sont pas anodins, mais donnent à penser et à se vouloir critique d'une humanité et d'un état social ; l'auteur pose la question de la langue dans son extrémité à dire et à cerner le voir et l'être dans son Étant, ce à travers le prisme de situations décadentes et violentes. La langue de Bernard Noël possède de plus une belle fluidité et une élégance descriptive et puissamment évocatrice, fascinante par le plaisir qu'elle procure à être lue malgré l'horreur de la situation, interpellant le lecteur dans le processus-même de fascination : jusqu'au le détournement de la langue peut-il nous mener ?
Chez Marc Cholodenko, l'écriture semble s'arrêter au fait de poser les choses et d'être dans la fascination-même, sans volonté de la dépasser, mais de la ressentir. 

La "troisième" partie, où le personnage masculin narre ses premiers ébats, la douceur d'une virginité féminine mais l'intérêt d'une maturité en sexualité, présente un certain plaisir à la lecture. Devenais-je voyeuse des plaisirs masculins ? Cela est fort possible, ce qui sous-entendrait que le processus simple de fascination fit effet sur moi. L'ensemble est anecdotique mais gagne dans son rapport interrogatif vis-à-vis du plaisir, de sa montée à son expression, surtout chez la femme, de nouveau regardée comme un objet au mécanisme sexuel intrigant. 
Il est étrange d'y lire la simplification du plaisir chez l'homme, et notamment entre hommes, dont les seules variantes ne seraient considérées que comme des déviances. La femme est-elle vraiment seule capable de subtilité ? N'est-ce pas finalement un livre machiste dans cette vision-même qu'il apporte, entre déification, rêve d'été et fausse innocence des jeunes filles ?
Le tout se terminera par un retour au déroulé descriptif des moments de la journée (?) du roi des fées, sans quelque intérêt à mon sens puisque très proche du style utilisé au début.

Même si certaines parties de l'ouvrage méritent l'attention, il est regrettable dans ce genre de cas de sentir que la seule possibilité d'approcher la femme sans la rabaisser vulgairement (la pornographie évoquée dans "Il n'y a pas de rapport sexuel" de Raphaël Siboni) est l'exaltation déifiante dans son statut de féminité, ce qui, me semble-t-il, revient au même...

lundi 19 décembre 2011

"L'Os de Dionysos" de Christian Laborde, éd. Le Livre de Poche

4ème de couverture : "Le 12 mars 1987, L'Os de Dionysos a été interdit pour " trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie et danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale " par le Tribunal de Grande Instance de Tarbes.
En mettant en scène, dans un récit éritico-satirique virulent et provocateur, le conformisme et la mesquinerie d'un établissement scolaire privé, Christian Laborde a obtenu un succès de scandale qui ne doit pas faire oublier la somptuosité verbale d'un jeune écrivain émule des surréalistes, salué par Claude Nougaro aussi bien qu'André Pieyre de Mandargues"

Un livre à classer comme bon nombre d'autres titres pseudo-érotique dans la catégorie "Soupir". A cette première interdiction, responsable supposée du succès du livre, s'ajouta l'arrêt du 30 avril 1987 de la cour d'appel de Pau pour "blasphème, lubricité, provocation, paganisme, […] et contenu incompatible avec le projet éducatif d'une école vouée au rayonnement de la parole du Christ"(source : Wikipédia).
Le début prête sincèrement à sourire, tant le détournement de ce passage de Marcel Proust dans son roman "Du côté du chez Swann" fut usité : "Longtemps je me suis branlé de bonne heure". Ainsi le début se construit-il sur la tentative d'écriture de Christophe, enseignant de français dans un lycée privé, en quête de reconnaissance littéraire, de retour à la terre et d'harmonie avec la nature. Tendance profonde du personnage qui donne prétexte à développer un lexique lyrique éculé : "ivresse", "j'abandonnais à la terre ma propre liqueur", "petit matin", "buissons plus épais", "l'oeil du coucou". Pour appuyer cette ivresse des sens que seule la terre semble pouvoir offrir en tant que (ré-)génératrice, apparaît quelques paragraphes plus loin, alors que nous retournons dans le quotidien de cet enseignant, ce qui put être, sorti du contexte, un de ces mauvais haïkus que certains ateliers d'écriture tentent vainement de faire écrire aux participants sous prétexte d'accessibilité (quoi de plus dur cependant que le haïku par sa forme précise, fine et réduite à une sorte de pureté esthétique, même dans l'ignoble, esthétisme du Japon traditionnel en quête de sobriété presque extrême ?) :"La pièce est bien éclairée. Le plancher en chêne brillait. Dehors, l'automne et les Pyrénées". Le ton est annoncé mais sera caché par l'excitation de la langue déchaînée, celui de la platitude.
L'évocation des anciens sabbats sur la lande du bouc permet de renforcer cet aspect et l'envie du personnage de secouer une population régionale devenue frileuse et molle dans ses revendications, une mollesse qui ne cache pas son goût pour des tendances extrémistes en matière de politique. C'est cette énergie revendicatrice d'un pseudo-anarchique qui agite tout le roman, une sorte de révolte qui l'excite, jusqu'à sa sexualité sur laquelle il semble revenir avec ce goût de la provocation par l'étalage, censé choquer le bourgeois qui sommeillerait en chacun. Il ne suffit pas d'employer le mot "bite" deux trois fois, "raie," "cul", "fente", "gland", "grosses couilles", dans une tentative de débauche verbale pour pouvoir classer un livre comme érotique. Cela pose la question de la langue : un livre érotique ne l'est-il pas parce que la langue écrite l'est de même ? Dans le cas de la pornographie aussi, vulgarité y comprise ? Ainsi se trouve le décalage de la censure et du caractère érotique véhiculé avec la présentation de ce livre, alors qu'il ne s'agit que de quelques évocations d'une sexualité qui ne paraît être au final qu'une forme de loisir chez ce personnage, loisir qu'il tenterait de sacraliser par l'image de sa compagne, Laure, représentant une forme de pureté car idéalisée (mystère, corps parfait qui ne peut être souligné que par des sous-vêtements d'une blancheur obligatoire pour exprimer une "vraie" féminité, élégance des gestes, discrétion au point qu'elle n'a aucune consistance si ce n'est celle de symboliser le fantasme de la perfection cadrée, contraire au mouvement anarchique que semble rechercher le personnage). Ainsi s'oppose les clichés entre lesquels le personnage Christophe oscille, en quête d'un idéal de liberté et de recherche de sens détruit par un conformisme éducatif - mais pas seulement. Bel anarchique, qui finit par se marier... Chercher l'erreur. Mais le lecteur est noyé dans l'avalanche de mots et de phrases courtes, incisives, sous un air faussement décontracté : je suis cool et rebelle. La tournure veut le sens du choc, du heurt dressé régulièrement et renforcé par l'abus volontaire, puis-je supposer, du point d'exclamation. Mais l'ouvrage reste très terre-à-terre : le fait de dénoncer en tous sens les travers d'un système éducatif et de rêver bouleversement par le fond ne suffit pas à créer de la réflexion. Aucune profondeur ne transparaît, mais beaucoup de vent est brassé. La langue s'agite en tout sens, mais sur quoi se pose-t-elle ? Quelles interrogations suscitent-elles ? Quel sens critique au-delà de la simple flatterie du plaisir mesquin de critiquer sans aspect constructif ?
L'ouvrage veut recréer du sens et ne va pas au-delà de l'utopie, ne la dépasse pas en la pensant dans sa représentation et son écho dans l'intime : il cherche une idée mais ne se pense pas d'abord. 
Au final, il malmène - à juste titre - l'éducation nationale de l'époque au point d'en devenir caricatural par extrémisme opposé. A mon sens, le seul fait d'avoir touché à ce système explique la cause de la censure, afin de faire taire une voix qui dérangeait en soulignant grossièrement les travers, et ce d'autant plus qu'il s'agissait d'aborder la chose par le point de vue d'un professeur. 
En parlant de professeur, mieux vaut lire, en matière d'érotisme et d'interrogation sur le rapport au monde, ce vers quoi l'être tend en bandant, ce que le désir interroge et amène la langue à tenter de cerner le trou de l'être (prenez-le dans tous les sens du terme), le titre éponyme de Christian Prigent...

jeudi 24 novembre 2011

"Histoire de l'oeil" de Georges Bataille (éd. 10/18), 1

Résumé : "Histoire de l'oeil", édité clandestinement pour la première fois en 1928, sous le pseudonyme de Lord Auch, décrit les expériences sexuelles de deux adolescents et leur perversité croissante."

4ème de couverture : "Penser ce qui excède la possibilité de penser, gagner le point ou le cœur manque, les moments ou l'horreur et la joie coïncident dans leur plénitude, ou l'être nous est donné dans un dépassement intolérable de l'être qui le rend semblable à Dieu, semblable à rien. Tel est le sens de ce livre insensé.
Les trois récits rassemblés ici sont l'expression la plus concise de la terrible exigence d'un homme qui avait voué sa vie et son écriture à l'expérience des limites. À travers le blasphème et l'indécence, c'est bien la voix la plus pure que nous entendons et le cri que profère cette bouche tordue est un alléluia perdu dans le silence sans fin."

Enfin je découvrais, entre autres, "Histoire de l’œil" de Georges Bataille, récit dans lequel je plongeais avec la même fascination que pour "Le château de Cène" de Bernard Noël, y découvrant des similitudes fascinantes : le corps de la femme à la fois objet et manipulatrice et en obsession d'une forme de déchéance, l'une, chez Georges Bataille, qui la mènera au plus proche de la mort et de la destruction de l'être pensant au profit d'une exacerbation des sens et de l'outre-sens, qui, sous une première apparence de dépassement de la vie comme au moment de la jouissance, ne mène finalement qu'à la destruction. L'autre, chez Bernard Noël, en quête de dépassement de l'être victime consentante, afin de devenir maître de son désir et de sa pensée, de dépasser le statut de corps par son exploitation extrême (subite pensée : y aurait-il un rapport quelconque avec la Passion du Christ ? Ici, la Passion deviendrait non pas le martyre, mais la torture du corps et de l'esprit excités avec une prise de conscience travaillée au fur et à mesure du récit pour accéder à un stade dépassant le désir primaire ?)

Similitude, donc, notamment avec l'oeil et la notion de regard, aspect prédominant durant tout le récit. Le narrateur ne semble être acteur que par le regard qu'il a ou suscite par la scène exécutée, propre à ravir les sens de sa campagne de jeux sexuels, Simone, à la folie captivante et repoussante tout à la fois, oubliant tout repère conventionnel. Les expressions véhiculées par les regards multiples sont à l'égal d'un choc ou d'un après-choc : outrées, scandalisées, désespérées, lassées ; le regard demeure voyeur volontaire ou non. Si l'oeil ouvert du mort constitue une gêne première pour Simone lors de sa deuxième expérience mortuaire, il semble acquérir tout son potentiel d'amplification de la jouissance par l'appropriation du regard, en détachant l'organe du corps pour le posséder comme unique objet permettant de posséder le monde et ses sens en se faisant maître de : l'urine sur l'oeil ouvert de la morte Marcelle semble vouloir le liquéfier ou le fermer, et se veut geste de possession mêlé de rage face à la mort qui ôte toute stimulation. Puis la pénétration dans l'oeil droit du matador Granero par la corne du taureau, laissant l'oeil pendre hors de son orbite, tandis que Simone insère dans son vagin une testicule de taureau, à la blancheur évoquant l'organe : une première piste se révèle pour dépasser l'oeil froid du mort qui renvoie à la vacuité des personnages. L'appropriation est symbolique et provoque une scène violente de jouissance et d'évanouissement. Pour acquérir tout à fait le pouvoir de l'oeil, le pouvoir de concevoir le monde puisque le regard génère le concept d'apparence et délimite pour créer une définition propre à chaque chose ainsi cernée, le récit se finira sur l'énucléation du prêtre mort, le roulement de l'oeil sur les corps copulant, son insertion dans l'anus puis dans la vulve de Simone, renvoyant le narrateur au regard bleu de Marcelle, pleurant dans la chair noire et poilue des larmes d'urine et de foutre. La scène est tout simplement magnifique d'outrance et de retour initiatique à la source des plaisirs, celle du regard de Marcelle, non pas le premier, mais celui qui sacre toute la démarche orgiaque et apparemment incohérente de Simone et du narrateur ; le regard de Marcelle rendue folle par la honte et le dégoût ressentis, mêlés au désir refoulé, écho au regard que le lecteur se sent avoir, tout en pouvant puiser dans le palpable des chairs entremêlées et décrites de façon presque gouleyante. Tout se chevauche et s'échappe du corps pour inonder l'autre, évacuant l'être dans l'orgasme et le dépassement de la limite, allant au-delà du tolérable pour chercher sensation - et non sentiment - de soi. Un cérémonial dément qui se répète pour atteindre une perfection cyclique, qui rappelle aussi "Le château de Cène" de Bernard Noël, dans lequel cependant, la différence réside entre autres dans le fait que les personnages sont maîtres de leur quête, fréquentent et flirtent avec la mort, non pas dans une quête destructrice, mais en tant que révélation de l'être qui s'approprie son corps, ses désirs et sa pensée. Dans "Histoire de l'oeil", tout semble être voué à la destruction, à l'animalité du corps et l'effondrement de la pensée des protagonistes pour accéder à une sensation de plein par le vide ; le plein est l'oeil qui englobe et est gobé par la vulve. Le trou du monde donne la sensation d'être pallié par l'absorption de l'oeil qui le définit en tant que tel par le fait même de voir. Fermer l'oeil du mort serait se fermer au monde. Or, le monde doit être vu, le monde doit voir (en lui donnant l'oeil bleu, à la limpidité symbolique d'une innocence décadente ? D'une folie pure et donc transcendant toute répulsion ?) afin de le posséder et le mener à sa perte par usure de ses limites : jusqu'où le corps peut-il aller pour jouir et accéder à la puissance du ressenti, donnant la sur-impression d'être ? 

Une pensée se glisse de nouveau : la jouissance n'est-elle pas une excitation faussée de l'esprit, l'amenant temporairement à frôler quelque chose de sublime, d'expropriation du corps (par qui ? par quoi ?) qui le mène à se penser en surêtre (je me permets cet usage remplaçant le "surhomme") mais ne flatte que sa volonté de dépasser le désespoir et son désir plus ou moins conscient d'être plein, d'accéder à un tout explosant l'être en sensation d'ubiquité, stimulant la notion de puissance d'être pour nous rendre au monde tout en ayant l'impression d'apercevoir ce qui donnera sens ? La jouissance est-elle une manière de fuir la réalité ? En quoi un ressenti éphémère pourrait-il mener à une persistance pleine de l'être ?

Je ne puis m'empêcher de noter le rapport subjuguant entre les scènes autour de l'oeil dans les deux récits cités précédemment, et l'intromission de l’œuf dans le vagin de Sada dans "L'empire des sens" (furent évoqués dans certaines critiques l'oeil de la caméra et celui du spectateur), évoquant la manie de Simone de casser des œufs avec ses fesses.Voilà un triptyque fort intéressant...