lundi 6 février 2012

"Il n'y a pas de rapport sexuel" de Raphaël Siboni

Résumé : "Un portrait de HPG, acteur, réalisateur et producteur de films pornographiques, entièrement conçu à partir des milliers d’heures de making-of enregistrées lors de ses tournages. Plus qu’une simple archive sur les coulisses du X, ce film documentaire s’interroge sur la pornographie et la passion pour le réel qui la caractérise."

L'intérêt unique de ce documentaire est d'accéder aux ficelles utilisées pour réaliser des séquences pornographiques : les mains frappées pour imiter le bruit des peaux claquées lors de la pénétration, le pouce dans la bouche pour laisser imaginer la fellation en cours, l'utilisation du dentifrice et de la bave pour donner l'apparence du sperme déversé, la simulation de la pénétration lorsque le plan n'oblige pas l'acte... Le tournage est montré dans ses aspects techniques, avec les trucs et astuces utilisés pour pallier aux contraintes physiques, favorisant le côté pratique. La violence et la notion de plaisir/jouissance associées au monde du porno est démontée par ce biais, ce qui permet de désacraliser, si je puis dire, le vécu pornographique. Cependant, y transparaît pour moi un autre type de violence, et là est la déception pour ce montage de making-of. Il s'agit de la violence quotidienne dans la considération apportée aux autres par HPG, qui oscille entre bouffon et cynique, doté d'une certaine autorité (un critique sur Allociné en parlait comme le Jean-Claude Van Damme du porno, et l'allusion humoristique ne manque de pertinence... La différence est que HPG n'est pas naïf dans son rapport aux autres). L'ensemble devient très vite triste et grotesque. Les acteurs sont souvent délaissés, oubliés voire déconsidérés dans la fatigue, la lassitude ou l'ennui qu'ils peuvent rencontrer lors d'un tournage. Rares sont d'ailleurs les actrices à qui il accorde un regard, sauf en situation de tournage amateur, et encore moins ouvre-t-il le dialogue, n'échangeant qu'avec les hommes présents sur les lieux.
Tout est bâclé, pensé à la va-vite (une scène particulière où il tente d'inventer sur place, en plein tournage, un scénario inexistant, embrouillant les acteurs dans leur rôle et leur texte), et les acteurs et actrices ne sont que des moyens de parvenir à une scène potable. HPG les manipule pour les amener au mieux au plan qu'il souhaite tourner, ce qui suscite d'ailleurs une remarque d'une des actrices, non dupe de ses tentatives pour amadouer. Le rendement paraît être le maître mot... Il ne cache d'ailleurs pas son mépris pour ceux qui regardent le cinéma porno lors d'une ou deux remarques sur la qualité de ce qu'il tente de filmer.
Voilà qui est donc fort dommage : rien n'est pensé en amont, comme s'il y avait toujours urgence à utiliser les moyens sur place pour essayer de créer quelques scènes balancées parfois ensuite sur internet. Quelle réflexion par rapport au porno ? Sachant que HPG tend à être considéré comme un avant-gardiste dans ce milieu, qu'il est notamment un des pionniers du gonzo ainsi qu'un acteur au parcours varié et provocateur par rapport aux pratiques et monde journaliste... La seule volonté qui transparaît est celle de bousculer gratuitement le spectateur, oscillant entre le comique et la crudité non-dépassée. Or, à mon sens, la crudité n'est pas obligatoirement déprimante si l'être témoigne d'un respect ou du moins d'une considération de la situation, cherchant non pas à s'y engluer, mais à l'accepter pour la dépasser en prenant en compte les personnes impliquées. Où est la politesse, la prise en compte du déplaisir pour tenter de rendre la situation plus gérable, le regard qui montrerait la considération de l'autre dans ses désirs et ses craintes, comme pour les tournages amateurs ? Seul l'acteur Michael Cherrito  prend en compte les actrices et acteurs avec lesquels il joue (lorsque la jeune fille amatrice éclate en sanglots et qu'il dédramatise la situation), critique ou montre le peu de considération qu'il a pour tel ou tel type de scène.
Un accès aux pensées et réflexions des acteurs hors tournage manque cruellement pour offrir différents points de vue, car le fait de ne privilégier que le making-of de HPG offre une image très, très limitée de cet univers de l'excès.
Ce réalisateur entretient de plus un flou dans les limites entre tournage et vie privée. Il déshumanise les acteurs, et tout particulièrement les actrices, ce qui ne fait que conforter l'idée (clichée?) de la vulgarité permanente et ostentatoire, ainsi que celle de l'utilisation abusive de la femme dans ce milieu, sans limite de frontière par rapport à la réalité. La chose n'est pas affirmée telle quelle, mais chaque geste, chaque parole en témoigne plus ou moins consciemment.

Des ouvrages comme "La voie humide" de Coralie Trinh Thi, ou bien des entretiens avec Ovidie, heureusement, redonnent parole à la gent féminine et à l'investissement réfléchi qu'il peut y avoir en tant qu'actrice. Car la violence jouée ne me semble pas incompatible avec la notion de respect, puisque la caméra et le scénario sont là pour servir de cadre d'expression, permettant le passage de la réalité à la fiction. Ce documentaire montre ce que la vulgarité d'un homme dans son rapport à autrui peut brouiller ces frontières psychologiquement fines.

De ce fait, peut-on tout entreprendre en matière de sexualité si le respect est présent ? Ou bien le jeu de la violence consentie abolit-il toute possibilité de respect et stimule-t-il chez l'individu un penchant à l'asservissement ? Mais l'asservissement est-il automatiquement dégradant, s'il est conscient, avec des limites possibles (le fameux "Stop" dans les rapports sadomasochistes) ?




mardi 17 janvier 2012

"Les Aphrodites" d'Andréa de Nerciat et Emmanuel Murzeau, éd. Tabou

Résumé (tome 1 "Intrigante Agathe"): "Écrit en 1793, Les Aphrodites est, à l’origine, un de ces romans « qu'on ne lit que d'une main» dont l’univers est une joyeuse débauche. En un siècle où les sociétés secrètes abondent, il fut un groupe de libertins, près de Paris, qu'on nommait « Les Aphrodites». L'auteur y place l'intrigue de son marivaudage et décrit ses contemporains en véritable humaniste: les hommes sont jugés sur leur calibre et leurs performances, les femmes sur leurs qualités et leur expérience. Libertin donc, mais surtout hédoniste car Nerciat est aux antipodes de la morgue du marquis de Sade.
Le Chevalier vient retrouver Mme Durut, sa marraine en matière de plaisir, à l'hôtel de rencontre pour nobles dont elle est l'intendante. Les retrouvailles, après quatre années, sont fougueuses. Comme la Duchesse se morfond dans l'attente du comte, en retard au rendez- vous donné, Mme Durut lui propose, après les services d'un jeune "jockey", de rencontrer le Chevalier qu'elle fait passer pour son neveu. Le retardataire sera de son côté retenu comme il se doit, à son arrivée, par l'adorable Célestine, une fringante espiègle, à laquelle il ne saura résister. La Duchesse reprend ses esprits et oubliant soudain le plaisir obtenu avec celui qu'elle tient encore pour un roturier, crie au viol et menace de suicide. Mme Durut venue défendre son champion, est suivie par le Comte jaloux qui aussitôt exige des réparations. Elle doit alors leur révéler la condition d'un Chevalier déjà prêt à en découdre. Célestine vient enfin s'ajouter au tableau pour apaiser les passions, en rappelant au Comte ses propres incartades. Les cinq personnages se retrouvent autour d’un dîner de réconciliation qui tourne vite à la bacchanale."

Une bande dessinée particulièrement charmante, où le désir et l'érotisme y sont délivrées d'élégante manière dans un cadre champêtre. Intendante de l'hospice des Aphrodites à peu de distance de Paris, Mme Durut œuvrera au gré des rendez-vous en compagnie de sa "sœur" Célestine, afin de satisfaire d'habile manière les plaisirs des adhérents à cet Ordre secret et d'éviter toute situation fâcheuse due à quelque humeur hautaine des ces dames et gentilshommes. L’œuvre se veut discrète concernant le changement de régime politique, certainement par souci de ne pas troubler l'excitation de lecteur, tout en gardant à l'esprit l'évolution des rapports entre les classes et les craintes aboutissant à quelque projet de départ précipité loin de la France (tome 2). De la pédication au gamahuchage, tout se fait joyeusement et généreusement, malgré certains quiproquos et agacements des personnages quant aux retards ou tentatives de désistement. Chose fort plaisante et amusante : ces deux derniers cas sont le fait d'hommes, tandis que les femmes, à l'autorité certaine, demeurent dans l'exigence et la recherche perpétuelle des partenaires en mesure de les satisfaire. Cependant, l'affaire n'est jamais de l'ordre de la soumission (dans les tomes 1 et 2 pour l'instant du moins), les partenaires se retrouvant d'égal à égal dans leur plaisir. 
La langue de ces corps (trop) parfaits n'est, quant à elle, pas en reste. J'entends la langue parlée (je vois les sourires), et celle d'Andréa de Nerciat viendrait renforcer l'idée que l'érotisme ne pourrait être de l'ordre de la vulgarité. La langue est stylée, tout en finesse et agencement savant pour exprimer de la plus délicate des façons les plaisirs, les réticences et les colères. L'auteur nous en offre toute la richesse et n'hésite pas à user d'humour en certains moments. Ainsi lorsqu'il est question de rendre hommage aux fesses de Célestine : "Déjà le Comte est allé jusqu'à déposer un baiser fixe et mouillant sur cette bouche impure de laquelle, en pareil cas, il serait disgracieux d'obtenir un soupir" ; "d'une main palpitante de lubrique fureur elle se le plante non brusquement, il n'y aurait pas moyen, à moins d'en être déchirée, mais avec toutes les tournures qui peuvent hâter le bonheur d'héberger un visiteur aussi recommandable". Quelque personnage rustre dans le deuxième tome de cette trilogie donnera l'occasion d'un peu plus de crudité dans les termes employées par ces dames, mais le charme de la langue, toujours en jeu de représentation pour l'esprit qui, par ce biais, est constamment stimulé pour susciter le désir et le plaisir,  ne cesse d'opérer, et exigera tout autant du lecteur, évitant les clichés d'une sexualité qui tend, me semble-t-il parfois, à forcer les traits vulgaires voire orduriers pour exciter les sens. La vulgarité est-elle donc finalement la clé de définition de la pornographie ? Pour éviter la vulgarité, faut-il stimuler obligatoirement à la fois le corps et l'esprit et ainsi donc, l'être tout entier ? Le film "L'empire des sens" ne va cependant pas dans ce sens, car aux désirs ardents et violents des corps, l'esprit s'efface au point de se laisser aller à une forme d'animalité ; et pourtant, ce film me paraît toujours d'un puissant érotisme et ne sombre jamais dans le vulgaire.

Il est à noter que cette bande dessinée ne me semble pas avoir la prétention d'être une piste de réflexion quant à une forme d'art érotique, mais témoigne d'un hédonisme vivifiant (le plaisir de la chère n'est pas délaissé, permettant la mise en condition et/ou la prolongation symbolique) véhiculé par un délicieux marivaudage, qui aurait pu pourtant agacer. Ceci ouvre la porte d'une réflexion sur la différence entre libertinisme et libertinage : le premier s'associant plutôt à une pensée, donc incluant une réflexion et une philosophie, qui rejette toute forme de dogme (les libres penseurs) ; le second concernant les mœurs. En raison d'une dérive actuelle où le mot libertin n'est lié qu'à la seconde définition, ne pourrait-on pas inventer le terme "libertiniste" pour s'en démarquer ?
A noter cette remarque intéressante sur Wikipédia, quant à la définition de la "Sexualité de groupe" : "Bien que satisfaisant, le terme de libertin suppose une philosophie en contre des croyances et s'associe mal à une redéfinition contemporaine liée à une montée en puissance de l’individualisme aboutissant sur un hédonisme et paraissant étendre le libéralisme jusqu'à notre intimité et notre sexualité."

Ainsi, cette trilogie se veut-elle de l'ordre du libertinage, et non du libertinisme, me semble-t-il. Quoique une certaine approche soit faite de la notion de plaisir par la pensée, la chose n'est point développée, et l'illustration, très joliment classique, choisit définitivement les mises en condition et la contemplation des corps en désir et extase. Les tons gris et bleuté, voire sépia, adoucissent l'atmosphère pour un trait plutôt sensuel mais néanmoins vigoureux de désir dans la mouvance des corps. Cependant, les personnages tendent à l'uniformité quant au visage, et il est parfois difficile de distinguer qui est qui, ce qui peut créer une certaine lassitude - qui mérite d'être dépassée.

lundi 26 décembre 2011

"Oh my god !" de Tanya Wexler

Résumé : "Dans l’Angleterre Victorienne, Mortimer Granville, jeune et séduisant médecin entre au service du Dr. Dalrymple, spécialiste de l’hystérie féminine. Le traitement préconisé est simple mais d’une redoutable efficacité : donner du plaisir pour soulager les troubles ! Le docteur Mortimer y met toute sa ferveur mais bientôt une vilaine crampe à la main l’empêche de pratiquer… Avec la complicité de son meilleur ami, un passionné de nouvelles technologies, il met au point un objet révolutionnaire : le premier vibromasseur…"

Divertissant... Qualificatif plutôt péjoratif en soi, mais qui permet au film de ne pas trop ennuyer par le côté joyeux volontairement choisi pour cette comédie : des attitudes anglaises délicieusement policées face à toute situation cocasse (l'acteur Rupert Everett en joue admirablement, suçotant de sa pointe d'accent british des répliques d'humour à froid avec un maintien d'aristocrate décadent et curieux). Histoire réelle à l'origine qui nous permet de découvrir l'invention du premier vibromasseur par Joseph Mortimer Granville, l'électrique venant au secours d'une solution médicale manuelle fort fatigante et contraignante. Mais il semblerait aussi, peu gratifiante puisque, apparemment, au XIXe siècle "les médecins trouvaient la tâche ardue, car il leur fallait de l'endurance pour tenir une heure. Ils demandaient souvent aux sages-femmes ou aux infirmières de prendre le relais." (d'après l'ouvrage non lu mais fort intéressant de Rachel P. Maines, Technologies de l'orgasme. Le vibromasseur, l'"hystérie" et la satisfaction sexuelle des femmes, Payot, 2009)
Or, ce dernier point n'est pas évoqué dans le film, et fait partie des multiples défauts qui jalonnent l'histoire. Si le film se veut centré sur l'aspect humoristique de l'invention, il s'inscrit dans un climat social d'époque qu'il caricature à outrance : médecine ancienne et moderne, mais surtout, les débuts des revendications et actions des militantes féministes, l'émancipation de l'actrice principale et les idées socialistes qui l'animent. L'ensemble est plus que conventionnel, dépeint à coups de traits grossiers et de discours simplifiés à l'extrême, mais sans tomber volontairement dans l'absurde, ce qui eût pu donner un ton plus assumé. Au contraire, le film en ressort avec une grande fragilité tant le fond est balayé par les caricatures, y compris pour chaque personnage du film, qui correspond à un type social et à un caractère défini.
Il est de plus consternant de voir que l'histoire d'amour est quasi-obligatoire au cinéma pour donner du mouvement à un film. Un aspect souvent convenu et ennuyeux, schématisant les rapports sociaux dont le seul but serait de trouver le partenaire idéal, de vivre l'amour (avec un grand A, de préférence) possible ou impossible, seule justification de leur existence et seul moyen d'accéder ou de tenter d'accéder au bonheur. Il me semble fort dommage d'en offrir inlassablement cette image, à savoir que l'amour ne pourrait être que la seule cause, ou bien la cause principale d'un tournant, d'une idée ou d'une orientation de vie.

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A titre d'exemple, le film "Vatel" de Roland Joffé, qui associe le suicide de ce pâtissier-traiteur français du XVIIe siècle à une histoire d'amour impossible avec une dame de la cour, choisissant une version romantique sans certes exclure la "conscience professionnelle".
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Autre interrogation sur le choix du titre français, "Oh my God !", alors que le titre d'origine est "Hysteria" - un des sujets principaux du film, abordé consciemment avec légéreté, contrairement à l'intéressant film de David Cronenberg, "A Dangerous Method", que j'aborderai prochainement.
En effet, cela laisse planer le doute sur les définitions, sachant que le vibromasseur n'a pas toujours la forme du phallus caractéristique du godemichet, mais en est un dérivatif, en tant qu'instrument d'origine médical "servant à pratiquer des massages, constitué de pièces de caoutchouc que fait vibrer un moteur électrique`` (Méd. Biol. t. 3 1972)

-> Dans un sourire, pour donner une idée des possibilités de l'époque... 

Par contre, je ne suis pas parvenue à trouver l'origine de cette expression pourtant fort usitée...
Fallait-il donc vraiment renforcer le côté ludique de ce film appartenant au genre des film-good movies (auquel, par exemple, appartient l'excellent "Quand Harry rencontre Sally") en changeant pour un titre qui se veut certainement plus amusant, mais un peu pauvre ? "Hysteria" permettait de surprendre à n'évinçant pas le problème que posait le plaisir féminin et sa frustration, transformés alors en maladie mentale. Cependant, le film joue à mon sens l’ambiguïté sur l'association d'idées, à savoir que le délaissement et/ou l'incapacité des époux à satisfaire leurs femmes serait l'origine non reconnue de l'hystérie - qui a parfois des causes beaucoup plus grave et complexes - et en un sens, ne serait qu'une invention machiste... Dangereuse déduction simpliste...

Divertissant, amusant donc, mais très - trop presque - léger. Serait-t-il d'ailleurs possible, un jour, d'évoquer les sex-toys sans sombrer dans la comédie, l'humoristique (comme dans la mauvaise bande dessinée "Magasin sexuel" de Turf), voire humoristique gourmand mais ultra-caricaturale (la bande dessinée "Le déclic" de Manara) ?



lundi 19 décembre 2011

"L'Os de Dionysos" de Christian Laborde, éd. Le Livre de Poche

4ème de couverture : "Le 12 mars 1987, L'Os de Dionysos a été interdit pour " trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie et danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale " par le Tribunal de Grande Instance de Tarbes.
En mettant en scène, dans un récit éritico-satirique virulent et provocateur, le conformisme et la mesquinerie d'un établissement scolaire privé, Christian Laborde a obtenu un succès de scandale qui ne doit pas faire oublier la somptuosité verbale d'un jeune écrivain émule des surréalistes, salué par Claude Nougaro aussi bien qu'André Pieyre de Mandargues"

Un livre à classer comme bon nombre d'autres titres pseudo-érotique dans la catégorie "Soupir". A cette première interdiction, responsable supposée du succès du livre, s'ajouta l'arrêt du 30 avril 1987 de la cour d'appel de Pau pour "blasphème, lubricité, provocation, paganisme, […] et contenu incompatible avec le projet éducatif d'une école vouée au rayonnement de la parole du Christ"(source : Wikipédia).
Le début prête sincèrement à sourire, tant le détournement de ce passage de Marcel Proust dans son roman "Du côté du chez Swann" fut usité : "Longtemps je me suis branlé de bonne heure". Ainsi le début se construit-il sur la tentative d'écriture de Christophe, enseignant de français dans un lycée privé, en quête de reconnaissance littéraire, de retour à la terre et d'harmonie avec la nature. Tendance profonde du personnage qui donne prétexte à développer un lexique lyrique éculé : "ivresse", "j'abandonnais à la terre ma propre liqueur", "petit matin", "buissons plus épais", "l'oeil du coucou". Pour appuyer cette ivresse des sens que seule la terre semble pouvoir offrir en tant que (ré-)génératrice, apparaît quelques paragraphes plus loin, alors que nous retournons dans le quotidien de cet enseignant, ce qui put être, sorti du contexte, un de ces mauvais haïkus que certains ateliers d'écriture tentent vainement de faire écrire aux participants sous prétexte d'accessibilité (quoi de plus dur cependant que le haïku par sa forme précise, fine et réduite à une sorte de pureté esthétique, même dans l'ignoble, esthétisme du Japon traditionnel en quête de sobriété presque extrême ?) :"La pièce est bien éclairée. Le plancher en chêne brillait. Dehors, l'automne et les Pyrénées". Le ton est annoncé mais sera caché par l'excitation de la langue déchaînée, celui de la platitude.
L'évocation des anciens sabbats sur la lande du bouc permet de renforcer cet aspect et l'envie du personnage de secouer une population régionale devenue frileuse et molle dans ses revendications, une mollesse qui ne cache pas son goût pour des tendances extrémistes en matière de politique. C'est cette énergie revendicatrice d'un pseudo-anarchique qui agite tout le roman, une sorte de révolte qui l'excite, jusqu'à sa sexualité sur laquelle il semble revenir avec ce goût de la provocation par l'étalage, censé choquer le bourgeois qui sommeillerait en chacun. Il ne suffit pas d'employer le mot "bite" deux trois fois, "raie," "cul", "fente", "gland", "grosses couilles", dans une tentative de débauche verbale pour pouvoir classer un livre comme érotique. Cela pose la question de la langue : un livre érotique ne l'est-il pas parce que la langue écrite l'est de même ? Dans le cas de la pornographie aussi, vulgarité y comprise ? Ainsi se trouve le décalage de la censure et du caractère érotique véhiculé avec la présentation de ce livre, alors qu'il ne s'agit que de quelques évocations d'une sexualité qui ne paraît être au final qu'une forme de loisir chez ce personnage, loisir qu'il tenterait de sacraliser par l'image de sa compagne, Laure, représentant une forme de pureté car idéalisée (mystère, corps parfait qui ne peut être souligné que par des sous-vêtements d'une blancheur obligatoire pour exprimer une "vraie" féminité, élégance des gestes, discrétion au point qu'elle n'a aucune consistance si ce n'est celle de symboliser le fantasme de la perfection cadrée, contraire au mouvement anarchique que semble rechercher le personnage). Ainsi s'oppose les clichés entre lesquels le personnage Christophe oscille, en quête d'un idéal de liberté et de recherche de sens détruit par un conformisme éducatif - mais pas seulement. Bel anarchique, qui finit par se marier... Chercher l'erreur. Mais le lecteur est noyé dans l'avalanche de mots et de phrases courtes, incisives, sous un air faussement décontracté : je suis cool et rebelle. La tournure veut le sens du choc, du heurt dressé régulièrement et renforcé par l'abus volontaire, puis-je supposer, du point d'exclamation. Mais l'ouvrage reste très terre-à-terre : le fait de dénoncer en tous sens les travers d'un système éducatif et de rêver bouleversement par le fond ne suffit pas à créer de la réflexion. Aucune profondeur ne transparaît, mais beaucoup de vent est brassé. La langue s'agite en tout sens, mais sur quoi se pose-t-elle ? Quelles interrogations suscitent-elles ? Quel sens critique au-delà de la simple flatterie du plaisir mesquin de critiquer sans aspect constructif ?
L'ouvrage veut recréer du sens et ne va pas au-delà de l'utopie, ne la dépasse pas en la pensant dans sa représentation et son écho dans l'intime : il cherche une idée mais ne se pense pas d'abord. 
Au final, il malmène - à juste titre - l'éducation nationale de l'époque au point d'en devenir caricatural par extrémisme opposé. A mon sens, le seul fait d'avoir touché à ce système explique la cause de la censure, afin de faire taire une voix qui dérangeait en soulignant grossièrement les travers, et ce d'autant plus qu'il s'agissait d'aborder la chose par le point de vue d'un professeur. 
En parlant de professeur, mieux vaut lire, en matière d'érotisme et d'interrogation sur le rapport au monde, ce vers quoi l'être tend en bandant, ce que le désir interroge et amène la langue à tenter de cerner le trou de l'être (prenez-le dans tous les sens du terme), le titre éponyme de Christian Prigent...

dimanche 4 décembre 2011

"Sleeping Beauty" de Julia Leigh

Résumé : "L'Australie, de nos jours. Lucy, une jeune et ravissante étudiante, peine à boucler ses fins de mois. Lasse de multiplier les petits boulots, elle répond à une mystérieuse annonce et se fait engager dans un non moins mystérieux réseau de call-girls. En des lieux raffinés, régis par des règles indéchiffrables, elle devra respecter le rituel suivant : s'endormir, passer la nuit avec des hommes fortunés qui disposeront de son corps et ne plus se souvenir de rien à son réveil..."

Fascination... C'est l'oeil (décidément, cela pourrait devenir une obsession) ouvert de toute sa force d'imprégnation que j'ai investi ce film. Investir me semble être le mot (Étymol. et Hist. 1241 envestir (de) « mettre en possession (d'un fief, etc.) : le film devenait la part d'une aspiration de vécu. L'être devenait tour à tour la jeune fille Lucy, Clara, l'employeuse gérant toute l'organisation, les trois hommes, les domestiques... Il fallait se glisser dans la peau des personnages pour aller au-delà des premières réactions critiques. Un charme froid et lent opère durant les trois-quarts du film. Lucy est d'une beauté douce, presque insipide mais délicate. Sa force réside dans la maturité placide qui suscite l'admiration : si jeune et en parfait accord avec une vie exigeante par son investissement et la capacité à offrir. Car il me semble que le fait de s'offrir oriente tout le film : s'offrir à la science, s'offrir au besoin de présence, de soutien et d'amitié avec Birdmann, s'offrir aux femmes (?) - la réalisatrice n'est pas claire sur une scène dans un bar concernant le désir possible de Lucy avec les femmes, et cela est dommage... comme beaucoup d'autres points - s'offrir aux hommes dans les bars d'hommes d'affaires, s'offrir au toucher et au regard examinateur permettant de juger le corps plaisant et apte à satisfaire les critères de sélection, s'offrir à son collègue (moment à mon sens absolument anecdotique, et donc inutile dans le film, avec un effet méchamment mièvre lors de la scène dans l'eau, au clair de lune), s'offrir à la vue dominant la ville avec ses immenses baies vitrées sans rideaux, s'offrir aux hommes âgés dans un sommeil médical...
Là est le point de bascule du film. Cette offre maîtrisée de soi m'interroge dans l'histoire : la réalisatrice ne semble pas au début se prononcer sur le fait que Lucy soit en quête d'argent, malgré ses besoins (le fait de brûler le billet, clin d’œil gainsbourien un peu lourd, pourrait tendre vers cette pensée ; le fait d'afficher une sérénité permanente dans chaque acte de sa vie surtout), puis le film bascule dans la nécessité de trouver un financement pour se loger - la réalisatrice n'assume-t-elle plus ? Pourquoi le besoin d'argent serait-il la seule justification possible au fait d'offrir son corps dans un calme total ? Car le personnage dégage une sorte d'opacité sereine, à la fois dans et hors du monde, au-delà d'une trivialité quotidienne à laquelle pourtant elle est confrontée - mais dont on nous épargne beaucoup de détails, cependant.
Point de bascule donc, car la jeune fille perd le contrôle d'elle. En s'offrant volontairement aux attentes physiques d'autres personnes sans être consciente par le biais du sommeil, elle abandonne sa vie. Et sa demande de filmer en cachette ainsi que sa réaction finale, malheureusement, frisent le ridicule : aussi mature, malgré des faiblesses qu'elle apprend à cerner et à dépasser (ses larmes lorsque Birdmann annonce sa décision), n'a-t-elle pas conscience du caractère infantile de sa demande ? Car cet acte est clairement défini en amont : sans regard aucun, la personne peut se livrer à ses fantasmes, respectant une demande de non-pénétration cependant (mais il semblerait que les trois hommes âgés en soient aussi incapables), ainsi que de non-marquage des corps (pourquoi ce deuxième point ne fut pas précisé à la première scène, puis fut ajouté à la deuxième comme un oubli, tant le risque est évident par ce genre d'expérience ? Par politesse implicite envers ces personnes riches et apparemment hautement placées ? Nous ne savons pas, mais cet ajout en cours de route fait doucement sourire par l'aspect manichéen et lamentablement cliché sous-entendu : les gentilles femmes manipulées qui ne se doutent pas de la perversité innée des hommes...). 
Il est en effet question d'un abandon total, et d'un respect du fantasme de l'autre. L'accepter, c'est accepter de respecter l'autre dans sa nudité psychologique, c'est s'abandonner entièrement à la conscience de l'autre dont la demande reflète toute la part de mal-être qui existe : celle ne pouvoir être parmi les autres ce que nous sommes réellement dans nos envies. Vouloir filmer, c'est ne pas comprendre la douleur de l'autre, c'est ne pas comprendre l'implication et l'expérience vécue de part et d'autre. 
Qu'elle hurle de pleurs au réveil à côté du corps mort est une réaction tout à fait compréhensible, me semble-t-il : le choc est là, la faiblesse issue de la prise de conscience existe, ajoutée à la réaction physique du corps - Lucy semble avoir frôlé le coma par mélange de substances. Mais à cette scène s'ajoute une dernière, celle du point de vue de la caméra filmant les corps mort-endormi. L'idée est intéressante, mais terminer dessus laisse entendre que Lucy n'a pu dépasser le choc et se retrouve comme une sorte de petite fille confrontée à la dure réalité du monde, ce qui donne un aspect totalement niais et contradictoire face au choix de vie et l'engagement du début. N'avait-elle subitement plus conscience de ce qu'elle faisait ? Quel dommage de ne pas avoir poussé la réflexion plus loin... 


Ainsi, ne peut-on admettre le fait d'avoir du plaisir à s'offrir ? Que l'offre dans un cadre contrôlé et respectueux - car chaque personnage, sauf les deuxièmes et troisièmes hommes âgés, fait toujours preuve de respect, soit poli, soit poli et sincère ; il y  a quelque chose à la fois d'anglais et de japonais dans ces manières. A part donc ces deux hommes cités, mais que je ne peux juger comme mauvais, car simplement en mal d'être dans leur rapport à leur corps (le besoin de prouver une force physique du troisième homme, d'être maître de son corps) et à la femme (les insultes ne sont pas destinées à Lucy, mais semblent cacher un sentiment d'infériorité et d'humiliation vécue - il y a une sorte de jouissance similaire à celle dans "La Chenille" de Edogawa Ranpo, celle de mélanger humiliation, domination et honte), le corps tend à être non pas dévaloriser, mais sublimer. 
Je ne peux m'empêcher de souligner aussi le clin d’œil fait à "Histoire d'O", notamment lorsque la jeune fille est amenée la première fois au château : la voiture et le jeu de regard avec le chauffeur, l'allée sous couvert d'arbres comme à Roissy, évoquent les premières scènes du film de Just Jaeckin. Il y a la même perte de contact avec ce qui est acquis : avec la réalité dans "Sleeping Beauty" par l'absence de conscience via le sommeil, et perte de contact avec les règles de société dans "Histoire d'O", par l'initiation en huit-clos, dans un univers régi différemment dans le rapport à l'autre et à soi - quoique... Cependant, dans ce dernier, est développé l'abandon violent, celui qui aspire à dépasser l'être construit socialement pour ne devenir qu'acteur du plaisir : se soumettre totalement pour devenir maître de soi ? N'est-ce pas un peu de l'"Histoire de l'oeil" de Georges Bataille ?

S'offrir suscite-t-il toujours une envie de domination innée en nous ? Peut-on être consciemment dans ce don, sans être soumis, sinon par l'apparence, mais l'esprit au-delà, dans une sorte de contemplation jouissive de soi et des autres ? Ce don n'est-il pas en fait la satisfaction de l'ego, ainsi que le serait tout don ? (aimer faire plaisir n'est-il pas aussi se faire plaisir à soi, inconsciemment ou non ?)

jeudi 24 novembre 2011

"Histoire de l'oeil" de Georges Bataille (éd. 10/18), 1

Résumé : "Histoire de l'oeil", édité clandestinement pour la première fois en 1928, sous le pseudonyme de Lord Auch, décrit les expériences sexuelles de deux adolescents et leur perversité croissante."

4ème de couverture : "Penser ce qui excède la possibilité de penser, gagner le point ou le cœur manque, les moments ou l'horreur et la joie coïncident dans leur plénitude, ou l'être nous est donné dans un dépassement intolérable de l'être qui le rend semblable à Dieu, semblable à rien. Tel est le sens de ce livre insensé.
Les trois récits rassemblés ici sont l'expression la plus concise de la terrible exigence d'un homme qui avait voué sa vie et son écriture à l'expérience des limites. À travers le blasphème et l'indécence, c'est bien la voix la plus pure que nous entendons et le cri que profère cette bouche tordue est un alléluia perdu dans le silence sans fin."

Enfin je découvrais, entre autres, "Histoire de l’œil" de Georges Bataille, récit dans lequel je plongeais avec la même fascination que pour "Le château de Cène" de Bernard Noël, y découvrant des similitudes fascinantes : le corps de la femme à la fois objet et manipulatrice et en obsession d'une forme de déchéance, l'une, chez Georges Bataille, qui la mènera au plus proche de la mort et de la destruction de l'être pensant au profit d'une exacerbation des sens et de l'outre-sens, qui, sous une première apparence de dépassement de la vie comme au moment de la jouissance, ne mène finalement qu'à la destruction. L'autre, chez Bernard Noël, en quête de dépassement de l'être victime consentante, afin de devenir maître de son désir et de sa pensée, de dépasser le statut de corps par son exploitation extrême (subite pensée : y aurait-il un rapport quelconque avec la Passion du Christ ? Ici, la Passion deviendrait non pas le martyre, mais la torture du corps et de l'esprit excités avec une prise de conscience travaillée au fur et à mesure du récit pour accéder à un stade dépassant le désir primaire ?)

Similitude, donc, notamment avec l'oeil et la notion de regard, aspect prédominant durant tout le récit. Le narrateur ne semble être acteur que par le regard qu'il a ou suscite par la scène exécutée, propre à ravir les sens de sa campagne de jeux sexuels, Simone, à la folie captivante et repoussante tout à la fois, oubliant tout repère conventionnel. Les expressions véhiculées par les regards multiples sont à l'égal d'un choc ou d'un après-choc : outrées, scandalisées, désespérées, lassées ; le regard demeure voyeur volontaire ou non. Si l'oeil ouvert du mort constitue une gêne première pour Simone lors de sa deuxième expérience mortuaire, il semble acquérir tout son potentiel d'amplification de la jouissance par l'appropriation du regard, en détachant l'organe du corps pour le posséder comme unique objet permettant de posséder le monde et ses sens en se faisant maître de : l'urine sur l'oeil ouvert de la morte Marcelle semble vouloir le liquéfier ou le fermer, et se veut geste de possession mêlé de rage face à la mort qui ôte toute stimulation. Puis la pénétration dans l'oeil droit du matador Granero par la corne du taureau, laissant l'oeil pendre hors de son orbite, tandis que Simone insère dans son vagin une testicule de taureau, à la blancheur évoquant l'organe : une première piste se révèle pour dépasser l'oeil froid du mort qui renvoie à la vacuité des personnages. L'appropriation est symbolique et provoque une scène violente de jouissance et d'évanouissement. Pour acquérir tout à fait le pouvoir de l'oeil, le pouvoir de concevoir le monde puisque le regard génère le concept d'apparence et délimite pour créer une définition propre à chaque chose ainsi cernée, le récit se finira sur l'énucléation du prêtre mort, le roulement de l'oeil sur les corps copulant, son insertion dans l'anus puis dans la vulve de Simone, renvoyant le narrateur au regard bleu de Marcelle, pleurant dans la chair noire et poilue des larmes d'urine et de foutre. La scène est tout simplement magnifique d'outrance et de retour initiatique à la source des plaisirs, celle du regard de Marcelle, non pas le premier, mais celui qui sacre toute la démarche orgiaque et apparemment incohérente de Simone et du narrateur ; le regard de Marcelle rendue folle par la honte et le dégoût ressentis, mêlés au désir refoulé, écho au regard que le lecteur se sent avoir, tout en pouvant puiser dans le palpable des chairs entremêlées et décrites de façon presque gouleyante. Tout se chevauche et s'échappe du corps pour inonder l'autre, évacuant l'être dans l'orgasme et le dépassement de la limite, allant au-delà du tolérable pour chercher sensation - et non sentiment - de soi. Un cérémonial dément qui se répète pour atteindre une perfection cyclique, qui rappelle aussi "Le château de Cène" de Bernard Noël, dans lequel cependant, la différence réside entre autres dans le fait que les personnages sont maîtres de leur quête, fréquentent et flirtent avec la mort, non pas dans une quête destructrice, mais en tant que révélation de l'être qui s'approprie son corps, ses désirs et sa pensée. Dans "Histoire de l'oeil", tout semble être voué à la destruction, à l'animalité du corps et l'effondrement de la pensée des protagonistes pour accéder à une sensation de plein par le vide ; le plein est l'oeil qui englobe et est gobé par la vulve. Le trou du monde donne la sensation d'être pallié par l'absorption de l'oeil qui le définit en tant que tel par le fait même de voir. Fermer l'oeil du mort serait se fermer au monde. Or, le monde doit être vu, le monde doit voir (en lui donnant l'oeil bleu, à la limpidité symbolique d'une innocence décadente ? D'une folie pure et donc transcendant toute répulsion ?) afin de le posséder et le mener à sa perte par usure de ses limites : jusqu'où le corps peut-il aller pour jouir et accéder à la puissance du ressenti, donnant la sur-impression d'être ? 

Une pensée se glisse de nouveau : la jouissance n'est-elle pas une excitation faussée de l'esprit, l'amenant temporairement à frôler quelque chose de sublime, d'expropriation du corps (par qui ? par quoi ?) qui le mène à se penser en surêtre (je me permets cet usage remplaçant le "surhomme") mais ne flatte que sa volonté de dépasser le désespoir et son désir plus ou moins conscient d'être plein, d'accéder à un tout explosant l'être en sensation d'ubiquité, stimulant la notion de puissance d'être pour nous rendre au monde tout en ayant l'impression d'apercevoir ce qui donnera sens ? La jouissance est-elle une manière de fuir la réalité ? En quoi un ressenti éphémère pourrait-il mener à une persistance pleine de l'être ?

Je ne puis m'empêcher de noter le rapport subjuguant entre les scènes autour de l'oeil dans les deux récits cités précédemment, et l'intromission de l’œuf dans le vagin de Sada dans "L'empire des sens" (furent évoqués dans certaines critiques l'oeil de la caméra et celui du spectateur), évoquant la manie de Simone de casser des œufs avec ses fesses.Voilà un triptyque fort intéressant...

dimanche 13 novembre 2011

"La chenille" de Suehiro Maruo et Edogawa Ranpo (éd. Le Lézard Noir)

Ma première réaction en feuilletant ce manga oscilla entre fascination et léger dégoût. L'ouvrage, de belle facture, appartient à ce genre souvent déstabilisant - ce à titre personnel, mais j'oserais dire de façon aussi commune - qu'est l'uro-guro (érotico-grotesque). Je me permets de citer à ce sujet un extrait de la postface, de grande pertinence, fort enrichissante et intitulée "Corps déviants", de Miyako Slocombe, soulignant des croisements d'influences issues de différentes périodes et pays :
"Les années 1920 au Japon sont donc une période de foisonnement culturel, et c'est également à cette époque-là que naît ce mouvement artistique qu'est l'eroguro. Celui-ci s'inspire surtout de l'Occident, notamment avec le marquis de Sade, le théâtre du Grand Guignol, ou encore les œuvres de Georges Bataille. Mais on peut également trouver l'origine de l'eroguro dans le bouddhisme japonais : en effet, il existait par exemple de nombreuses représentations macabres de jeunes filles à divers stades de leur putréfaction. De même, on peut évoquer les muzan-e, estampes japonaises apparues au XIXe siècle et représentant des scènes cruelles d'une violence extrême."

Il s'agit donc ici d'une adaptation du roman "La Chenille" de Edogawa Ranpo, paru en 1926 :

Résumé : "Lorsque Tokiko retrouve son mari, rapatrié après avoir été grièvement blessé au combat, il n'est plus qu'un homme-tronc : le lieutenant Sunaga a perdu bras et jambes et ses blessures l'ont défiguré et rendu sourd muet. Condamnée à vivre recluse avec lui, Tokiko va ressentir un plaisir nouveau, entre dégoût et fascination, à voir souffrir cet être difforme et sans défense."

Ce huit-clos est alimenté par l'oscillation entre devoirs conjugaux et désirs primaires, qu'ils soient de l'ordre de la sexualité ou bien de l'ordre du dégoût devant la monstruosité physique. Chacun des époux possède l'autre à sa manière, mais seules les émotions de la jeune femme nous sont en partie accessibles. Cet aspect-ci serait la seule nuance de ce manga, car la relation entre le couple reste jusqu'au bout de surface : nous n'avons pas accès aux liens éventuels qui les uniraient et témoigneraient d'une affection, d'une complicité éventuelle, d'un passé partagé, de goûts communs. Ceci peut peut-être s'expliquer par un mariage certainement arrangé puisque se déroulant durant l'ère Taishô (1912-1926) et une pudicité japonaise très prégnante (à l'époque) chez les couples (voir par exemple les excellents films du réalisateur japonais Yasujirō Ozu ).

Ce manga génère un malaise intéressant, car finement abordé. Une finesse qui, par ailleurs, se retrouve dans le graphisme. Le trait fin et délicat souligne les manières gracieuses de l'épouse, la douceur et la rondeur de son corps, mais aussi l'omniprésence du corps détaillé par l'illustrateur. L'horreur devient fascinante tant le trait cerne de façon délicate chaque cicatrice, chaque goutte de sueur et de sang, chaque détail de cauchemar. L'horreur a une densité saisissante, l'homme-tronc parvient à emplir tout l'espace, et son regard clair capte toute l'attention à chaque apparition. Voilà l'horrible et le grotesque habilement mêlés, les besoins de ce corps-chenille provoquant comme chez l'épouse une véritable fascination et un rejet profond, telle une larve qui s'insinuerait dans le corps et l'esprit, exacerbant la sensibilité de la peau révulsée à l'idée du contact. Les attentions érotiques de l'épouse paraissent au début admirables, puis basculent dans la honte et l'impossibilité d'en réchapper, le corps réclamant sa propre déchéance - comme un écho au superbe film "L'Empire des Sens", lorsque le couple s'enferme plusieurs jours dans la chambre d'hôtel sans jamais nettoyer les lieux, s'imprégnant de l'odeur âcre des corps dans le besoin perpétuel de s'accoupler. La différence est qu'ici, le désir est subi, non consciemment recherché par la femme, qui se laisse happer par le désir primaire de l'homme qui excite sa jouissance et sa révulsion au point de basculer dans une violence à la mesure de la réduction humaine dans laquelle elle se trouve.

Contrairement à la bande dessinée "Casino" qui relève plus de l'ordre de la distraction, cette adaptation du roman (non lu pour l'instant) en bande dessinée constitue en soi une véritable œuvre littéraire. Elle pose les limites du désir, qui perd ses premiers repères dans la déformation des corps. La vision suscite l'horreur, mais pourquoi suscite-t-elle aussi le plaisir sexuel ? Il ne me semble pas s'agir simplement d'un interdit. Est-ce l'approche de la mort ? Une façon de se rendre maître d'un Inconcevable que notre instinct de vie rejette ? Cela me semble cependant trop réducteur. N'est-ce pas aussi une confrontation à ce qui est nous constitue intimement ? Difforme, voire ici réduit à un aspect larvaire, le désir et le plaisir sont pourtant présents. Il ne s'agit pas seulement d'accouplement, mais de prendre plaisir aux préliminaires (le cunnilingus est fort présent) et de susciter un érotisme (l'intromission de la banane). L'être peut-il être sexuel lorsque réduit à ses plus simples besoins (l'époux semble en permanence végéter, dans une attente immuable, et l'épousée prompte à essuyer l'urine ou les étrons rejetés lors de son absence) ? L'humiliation comme déclencheur du désir, lorsque le corps et les entrailles frémissent de plaisir devant la vision repoussante de l'autre, réduit à son simple statut de copulateur, et de sa propre vision décadente dans cette utilisation de l'autre. Humiliation, qui est donc liée à la domination (encore...), ici en alternance.
La jouissance devant l'horreur tend-elle à nous amener au statut non seulement de bête, mais surtout de non-être, réduisant la personne au statut d'objet sexuel, et donc amenant irrémédiablement à la destruction, ou du moins, à un état destructeur ?
Est-ce que la société nous empêche de sombrer dans cet avilissement intimement séducteur, stimulant un penchant pour la destruction par le plaisir ? La question se pose ici car la bande dessinée soulève la nécessité d'un laisser-aller contraire à la demande sociétale oppressante, où le regard de l'autre peut destituer et/ou enlever toute notion de respectabilité. Pour y survivre, le couple vit dans un cloisonnant abrutissant qui ne peut perdurer que dans la répétition des gestes quotidiens pour assurer un confort physique. Seuls la mort et le geste du pardon - scène sublime dans le manga - redonnent une humanité aux personnages. Humanité temporaire ? Recherchée dans un geste qui nous élève au-delà de nos besoins primaires et ferait de nous des êtres conscients par une recherche de sens ?
A noter l'excellente critique de Olivier Rossignot.